mercredi 28 février 2024

E Allaire

Par Adeline Gombaud

ag@jourdegalop.com

Trois jours après cette victoire marquante, Élisabeth Allaire a encore du mal à y croire : « Je ne réalise pas ! Je ne pensais pas que cela arriverait si vite. Les anciens m’avaient dit qu’il fallait au moins une année pour s’acclimater à de nouvelles pistes. Mais j’ai la grande chance d’avoir reçu d’emblée de bons chevaux, et d’être très bien entourée, à commencer par mon conjoint, Théo Chevillard. Ce sont les chevaux qui font les entraîneurs et les jockeys ! »

Kamsinea porte les couleurs de ses éleveurs, les époux Coiffier, qui ont été parmi les premiers à faire confiance à cette jeune femme énergique. « À vol d’oiseau, leur haras doit se situer à 400m de chez nous ! Un matin, alors que nous venions d’arriver avec deux ou trois chevaux, monsieur Coiffier m’a rendu visite, en voisin… Il m’a invitée à venir voir les 2ans chez lui. Kamsinea a été débourrée et pré-entraînée chez Catherine Savare. Elle est arrivée à la maison en début d’année de 3ans. Elle n’était pas précoce, alors nous avons pris notre temps. Après un premier séjour ici, elle est repartie au haras, puis nous avons préparé l’automne. Le matin, elle montrait de la qualité, mais nous n’avons pas énormément de lignes chez les 3ans. Elle a gagné en débutant à Auteuil dans un lot d’inédits, mais là encore, il fallait voir ce que valait le lot. Samedi, elle m’a agréablement surprise ! Elle est actuellement en vacances au haras de ses propriétaires. »

Les voyages pour se former

Si elle n’a pas encore trente ans, Élisabeth Allaire s’est forgé beaucoup d’expérience avant de s’installer. Bien sûr, elle est quasiment née dans une écurie, celle de son père, Philippe Allaire, mais la jeune femme a vu du pays ! « J’ai commencé dans le CSO, jusqu’à un bon niveau – elle a monté des épreuves de 145 cm au niveau international – mais j’ai vite compris que pour faire carrière dans ce milieu, cela allait être compliqué. Je voulais absolument travailler dans les courses. Mais mes parents ont refusé que je commence par le trot : ils m’ont dit soit les études, soit le galop ! Alors je suis partie en apprentissage chez Alain de Royer Dupré, pendant deux ans. Il a été un formidable pédagogue, il a passé du temps à m’expliquer l’équilibre du jockey. À cette époque, Francis-Henri Graffard était sous-entraîneur, et grâce à ces contacts, j’ai pu découvrir Newmarket et l’écurie de John Gosden. Une révélation ! C’était une façon totalement différente de travailler, de monter à cheval… Après un retour en France, j’ai pu passer trois mois aux États-Unis, à Keeneland, auprès de Joann Scott. En plus de monter à cheval, elle m’a emmenée dans toutes les ventes… C’était génial mais quand mon visa touristique a expiré, j’ai dû rentrer en France. Je venais d’avoir 18 ans, et j’ai convaincu mon père de me laisser essayer le trot ! J’ai eu ma licence de jockey et driver, et j’ai travaillé deux ans et demi à ses côtés. Peu à peu, il m’a laissé plus de responsabilités. À Bouttemont, j’ai tout appris pour ainsi dire : comment travailler un cheval, l’importance des soins, la gestion du personnel, l’organisation d’une écurie… Mon père est extrêmement méticuleux et aujourd’hui, je me sers de tout ça. En ce qui concerne le travail des chevaux, le trot m’a appris l’importance du foncier, et les bienfaits du travail en fractionné. »

Élisabeth perd sa décharge et sent qu’elle a fait le tour de la question. Elle décide alors de retourner dans le galop, et part en Irlande chez Willie Mullins à la période de Noël, initialement pour quinze jours. « J’y suis restée plus de six mois, et j’ai continué chez Joseph O’Brien pour trois années supplémentaires. Il commençait tout juste. Au fur et à mesure, j’ai vu l’écurie grandir. On travaillait beaucoup, mais cela ne m’a jamais fait peur. Je crois que bosser dans le trot m’a endurcie ! Là aussi, j’ai pu avoir des responsabilités et me former à mon futur métier. Ces expériences m’ont aussi permis de réfléchir aux pistes sur lesquelles je voulais entraîner. Je rêvais d’une ligne droite en dénivelé, en copeaux de bois ! » Après cette expérience irlandaise, Élisabeth Allaire prend la direction de Royan et de l’écurie de François Nicolle. « C’est en fait la seule grosse écurie d’obstacle française où j’ai travaillé ! J’y ai beaucoup appris, car François Nicolle m’a confié des responsabilités, des bons chevaux à monter, des engagements en province à préparer… Je suis tombée amoureuse de l’endroit ! »

Un rêve de gosse

Élisabeth Allaire passe sa licence d’entraîneur et l’installation, à laquelle elle rêve depuis qu’elle sait marcher, commence à prendre forme. « Je crois qu’on n’est jamais prêt à sauter le pas mais il fallait y aller ! Je me souviens les premiers jours ici, avec Théo et trois ou quatre chevaux. Je me sentais tellement perdue ! C’est à peine si je savais encore tenir une fourche tant j’étais déboussolée. Mais on a pris nos marques, on a dû faire des bêtises : on doit encore en faire, mais avec les chevaux, on apprend tous les jours, et ce qui compte : ne pas reproduire les erreurs ! » Le site est impressionnant. « Cette propriété était à vendre. Il y avait beaucoup à faire mais il y avait cette ligne droite que je pouvais transformer selon mon idée… La localisation est aussi très bonne, à mon sens. Nous sommes proches de Deauville, pas si loin de Paris que cela. Nous avons de la place – une quarantaine d’hectares – et beaucoup de professionnels – vétérinaires, maréchaux, ostéopathes, etc. – à proximité. C’est un vrai luxe ! J’ai toujours voulu m’installer sur un centre privé, car je n’ai pas le tempérament pour cohabiter ! Ici je peux travailler comme je l’entends. Les chevaux peuvent aller au paddock aussi souvent que nécessaire, et nous pouvons vraiment individualiser le travail. »

Savoir être cohérent et juste

L’écurie est dotée d’une trentaine de boxes. À côté du barn principal, une première piste en sable, ovale, de 1.200m, avec un huit en son centre, une arène pour le dressage, et à l’intérieur de la piste plate, une piste d’obstacle. Le tout est licé, et peut être arrosé automatiquement. Cette piste rejoint la fameuse ligne droite en copeaux, longue de 1.200m. Des allées cavalières relient toute la propriété et permettent aux chevaux de décompresser après le travail. Le barn est fonctionnel, et équipé de deux stalles de préparation, « à la trotteur », et la maîtresse de maison attache beaucoup d’importance aux soins. Pendant que nous discutons, deux pouliches patientent dans des guêtres glacées, après avoir travaillé. « Nous nous occupons d’athlètes, de marathoniens mêmes, et il faut tout faire pour leur bien-être. J’ai aussi un spa, une balance, deux marcheurs… » Derrière tout ce travail, forcément, il y a aussi une équipe. Six salariés à plein temps, des prestataires, l’aide précieuse de Théo Chevillard qui continue de monter à l’extérieur, et une patronne qui, malgré son jeune âge, sait se faire respecter. « Il n’y a pas de secret. Il faut savoir se faire entendre, mais en étant toujours cohérente et juste. Et surtout, ne pas parler pour ne rien dire ! » Oui, Élisabeth a trouvé son paradis. « Je suis tellement bien ici que je n’ai pas envie d’aller en meeting l’hiver. Je n’ai pas assez de chevaux pour ce soit rentable. Et puis il y a aussi des courses l’hiver à Deauville. » Parce qu’Élisabeth ne veut pas s’enfermer dans l’obstacle, elle qui connaît toutes les disciplines. « Mon rêve, ça serait d’avoir un très bon cheval de plat. J’adore l’obstacle, et je sais que le plat, c’est compliqué… Mais pourquoi pas ? » Elle a toute la vie devant elle pour accomplir d’autres rêves…

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