samedi 2 mars 2024
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Imitons les zoos, pas les cirques !

IMAGE DES COURSES

CE QU’IL (NE) FAUT (PAS) FAIRE/DIRE

Une fois de temps en temps, une personne brillante prend la parole. C’est rare et c’est une chance. Alors il faut l’écouter. Aujourd’hui, cette personne s’appelle Gemma Pearson. Elle est principalement chercheuse et professeur à l’université d’Édimbourg, experte dans le comportement équin. Avec ses confrères les docteurs Janet Douglas, Inga Wolframm et Tamzin Furtado, elle nous livre des éléments de réflexion sur la marche à suivre face aux défis sociaux qui nous attendent*. Nous vous proposons de découvrir son travail – très argumenté et très « cash » – en trois temps :

Un petit guide de bonnes pratiques (ce qu’il faut faire/ne pas faire)

Une inspiration (un cas d’étude) positive (zoos) et négative (cirques)

Trois arguments à ne plus jamais employer car ils se retournent contre nous.

Ainsi, pour que l’image des courses s’améliore (ou reste bonne si elle l’est), voici…

… CE QU’IL NE FAUT PAS FAIRE :

– Cacher les problèmes ou rejeter les questions de bientraitance comme triviales

– Promouvoir les bons aspects des courses pour détourner la discussion des inquiétudes soulevées par des organisations non gouvernementales ou des individus

– Faire des affirmations incorrectes (les chevaux vivent comme des rois, il y a plus de chance pour qu’un cheval se casse une jambe au pré qu’en course)

– Discréditer les organisations non gouvernementales en les disant inférieures/comme devant être éduquées/incapables de s’occuper de chevaux/n’aimant pas les chevaux

– Essayer d’éduquer les critiques

– Pointer du doigt d’autres branches du monde du cheval

… ET CE QU’IL FAUT FAIRE :

– Reconnaître que les inquiétudes soulevées par des organisations non gouvernementales sont souvent pertinentes et importantes

– Les inquiétudes sur la bientraitance doivent être traitées comme une priorité

– Consulter des scientifiques spécialisés sur la bientraitance sur la définition d’une bonne bientraitance équine

– Discuter publiquement les inquiétudes sur la bientraitance auxquelles les courses font face

– S’inspirer d’exemples concrets de bonnes pratiques pour expliquer au monde ce que sont les bonnes pratiques

– Identifier les parties prenantes du sport

– Respecter les identités, connaissances et croyances des critiques

– Être ouvert d’esprit, humble, curieux, transparent, ne pas être dans le jugement et dans la confrontation

– Comprendre, interagir et avancer vers les valeurs des parties prenantes

– Définir des arguments adaptés au contexte et aux valeurs des critiques du sport

– Échanger avec les organisations non gouvernementales les plus importantes

– Être certain que chaque affirmation est factuellement correcte

– Travailler avec les autres branches du monde du cheval pour renforcer la licence sociale

Imitons les zoos, pas les cirques !

Gemma Pearson a publié son étude en analysant les débats médiatiques et réponses des acteurs des courses suite au Grand National 2023. Pour elle, il faut s’inspirer des zoos… et surtout pas des cirques !

Gemma Pearson aborde le sujet de la licence sociale en prenant pour exemple deux domaines travaillant avec les animaux : les zoos et les cirques, lesquels ont été sous le feu des critiques depuis plusieurs années. Les zoos ne font pas l’unanimité, tant s’en faut, mais sont toujours là, ayant réfléchi à leurs pratiques et réussi à mettre en avant leur rôle dans la conservation des espèces. Les cirques, en Grande-Bretagne comme en France, se voient interdits d’utiliser des animaux sauvages. Les courses ne sont ni les zoos ni les cirques et, pourtant, leurs exemples doivent nous inspirer. Animal sauvage ou non, ce qui est au centre du débat est l’utilisation de l’animal (de façon générale) pour le divertissement de l’homme. Gemma Pearson explique au Telegraph : « Si nous suivons l’exemple des zoos, qui ont calmement réfléchi et se sont attaqués aux problèmes de façon totalement transparente, les courses survivront. Si nous faisons comme les cirques, c’est-à-dire prétendre savoir mieux que les autres, ignorer les critiques, dire que ce sont les autres qui doivent être éduqués, elles ne survivront pas. Si les acteurs des courses ont davantage en tête le principe de la licence sociale dans ce qu’ils disent, et qu’ils se montrent assez courageux et volontaires pour du changement, alors les courses ont un splendide avenir devant elles. »

Trois arguments… à ne plus jamais utiliser !

Le docteur Pearson ne manque ni de pertinence… ni d’humour ! Elle le prouve aujourd’hui, en démontant trois arguments que nous sommes pourtant nombreux à utiliser au quotidien. Prenez des notes : ça va vous servir tous les jours !

Argument numéro 1 : les chevaux de course vivent comme des rois

Dans son étude, Gemma Pearson revient sur l’un des arguments donnés par le monde des courses : les chevaux sont traités comme des rois. Pour elle et les autres auteurs de l’étude, c’est un argument problématique pour deux raisons principales.

• Nous sommes tous hors sujet !

Voici ce que soulève l’étude : « Deux jours après la course [le Grand National, ndlr], quand les médias généralistes et les réseaux sociaux en Grande-Bretagne s’inquiétaient des risques encourus par les chevaux de course dans la discipline de l’obstacle, des représentants d’Animal Rising et des courses ont participé ensemble à une émission nationale de radio. Pendant qu’Animal Rising continuait d’insister sur les risques auxquels sont exposés les chevaux en compétition, les représentants des courses ont de nouveau été réticents à répondre sur ce point précis soulevé par Animal Rising. Bien qu’un acteur hippique ait souligné le travail effectué pour réduire les risques, le discours était dominé par le message sur la qualité de vie des chevaux de course hors des hippodromes, ainsi que par toutes les conséquences pour les chevaux comme les personnes travaillant dans les courses si le sport venait à s’arrêter. Beaucoup de personnes du grand public ayant participé au débat ont commenté qu’ils étaient inquiets sur les risques encourus par les chevaux dans le Grand National, peu importe la manière dont ils sont traités à la maison, et ont remis en question le fait que la communauté hippique ne parlait que du bien-être du cheval « chez eux » mais échouaient à débattre de l’amélioration de la gestion des risques. Dans ce débat, la majorité des commentaires du grand public (par téléphone ou sms) était liée à l’inquiétude sur les risques de blessures en compétition. Pour que les courses conservent leur licence sociale, ce sujet doit être abordé de façon publique par les acteurs du monde hippique. La position d’Animal Rising peut probablement être considérée comme un relais – bien qu’extrême – des inquiétudes grandissantes de la société autour du sort des chevaux de course en compétition. Si le secteur économique hippique souhaite conserver le soutien du grand public, il est vital de, non seulement prendre au sérieux ces inquiétudes, mais aussi de montrer qu’elles sont bien prises au sérieux. »

Autour du Grand National, par exemple, des mesures ont été prises et continuent à l’être pour tenter de réduire les risques. Les courses ont des arguments à présenter mais l’étude souligne cependant le danger de l’autosatisfaction ! Il est encore possible, selon les auteurs, de mieux faire.

• D’ailleurs, est-ce bien vrai ?

Gemma Pearson et les autres auteurs de l’étude – rappelons qu’il s’agit de vétérinaires et/ou d’universitaires spécialisés dans le cheval – mettent en garde sur l’argument « nos chevaux sont traités comme des rois », « reçoivent les meilleurs traitements de leur naissance à leur mort », « vivent dans des hôtels 5 étoiles », etc. Sur ce point, leur étude nous est assez cruelle : « Les scientifiques spécialisés dans la bientraitance [welfare, ndlr] sont clairs sur le sujet. Pour arriver à une vraie bientraitance, l’accès aux trois « F » est à la base de la vie d’un cheval : amis (friends), fourrage (forage) et liberté (freedom). Cela implique l’opportunité d’avoir des interactions physiques avec d’autres chevaux, d’avoir accès à de la nourriture durant la majorité de la journée et de pouvoir « être un cheval » – soit pouvoir brouter, se socialiser, bouger en liberté. Bien que beaucoup d’aspects autour de la bientraitance du cheval de course continuer à s’améliorer – il semblerait qu’il soit de plus en plus commun pour les chevaux de course d’avoir accès à un extérieur –, beaucoup d’animaux ont toujours un accès restreint à ces besoins fondamentaux. » L’étude fait référence à des comportements anormaux (tic à l’ours, à l’appui, à l’air…) ou encore au nombre important d’ulcères gastriques chez les chevaux de course (plus que chez n’importe quels autres équidés de sport). Ce sont des signes de stress et d’anxiété et l’étude ajoute, sans concession : « Ces problèmes comportementaux et de santé sont des indicateurs de « mauvaise bientraitance ». Si le secteur hippique veut maintenir sa crédibilité et montrer que les mots sont conformes à la réalité, il est vital de réévaluer les pratiques courantes de gestion, à la lumière de la connaissance scientifique actuelle. De plus, quand il y a une marge de progression possible, elle doit être reconnue publiquement et suivie d’actions dans l’ensemble du secteur. La bientraitance doit être évaluée sous l’angle du cheval, avec la volonté d’accepter les conseils de scientifiques spécialisés indépendants. »

L’étude souligne par ailleurs quelques belles initiatives, comme Lucinda Russell refusant de faire parader Corach Rambler, le gagnant du Grand National 2023, car celui-ci profitait de vacances avec d’autres chevaux. En revanche, l’entraîneur a partagé des vidéos du cheval profitant pleinement des « trois F » précités : une très bonne image !

Argument numéro 2 : Nous aimons les chevaux… eux aussi, à leur manière

L’un des arguments utilisés par le monde des courses est que nous aimons nos chevaux. Oui, nous vivons dans un univers de passion et donc de passionnés, dont la vie est entièrement tournée vers et pour le cheval. C’est certainement une des raisons pour lesquelles chaque attaque nous blesse profondément. Mais le problème de « l’amour » est qu’il est difficilement définissable ou quantifiable de façon scientifique… et chaque philosophe aura eu son avis sur la question ! Nous aimons les chevaux, oui. Mais les animalistes aussi, d’une manière tout à fait différente.

C’est peut-être le point le plus évident derrière les actions des groupes concernés – dans ce cas, le monde des courses et les animalistes – et pourtant le point où il sera le plus difficile de nous accorder : l’amour à ses raisons que la raison ignore. L’étude souligne : « Animal Rising estime que les chevaux ne doivent pas être utilisés pour le divertissement des hommes, peu importe les circonstances. Au contraire, la majorité des passionnés de courses sont satisfaits de faire courir les chevaux comme divertissement, à condition qu’ils disposent d’une qualité de vie exemplaire. Dans cette situation, les arguments donnés par les deux groupes montrent une identification forte comme personne aimant et se souciant des chevaux. Se sont ensuivis des débats impliquant des acteurs des deux parties, aux visions opposées et n’amenant pas de discussion constructive, chaque groupe remettant en cause l’identité de l’autre. En conséquence, quelques personnalités des courses ont discrédité l’identité des manifestants en suggérant qu’ils ne seraient pas en mesure de s’occuper d’un cheval de course et ne pouvaient donc pas être des amoureux des chevaux. En résultat de cette approche, chaque parti a réaffirmé et représenté longuement ses points de vue dans des débats médiatiques, plutôt que de tenter de répondre aux inquiétudes des uns et des autres. »

Argument numéro 3 : il y a bien pire que nous

L’étude évoque la stratégie du « whataboutery ». Il n’y a pas de traduction exacte en français mais l’idée est de « noyer le poisson ». « Un exemple de « whataboutery » que nous avons constaté durant les commentaires à la télévision avant le Grand National est l’affirmation « qu’il est regrettable qu’ils [les manifestants et critiques, ndlr] ne manifestent pas au bord de la route pour des chevaux vivant dans des conditions très mauvaises par rapport à ceux-là ». » Cette stratégie de communication n’a que peu d’efficacité pour éloigner les critiques de leur cible première et le grand public pourrait tout simplement entendre en résultat : « Nous sommes peut-être mauvais mais il y a pire. » D’autres secteurs qui possèdent différentes branches ont réalisé que travailler ensemble et assumer une responsabilité collective autour des différentes inquiétudes soulevées par le public sont une stratégie efficace pour renforcer la licence sociale. »

C’est un sujet sur lequel le monde du cheval a énormément d’efforts à faire ! Il n’y a qu’à se connecter sur les réseaux sociaux pour s’en rendre compte. Combien de passionnés de sports équestres affirment l’existence de la maltraitance dans les courses, notamment en raison de l’utilisation de la cravache par exemple ? Et combien de passionnés de courses répondent que, chez nous, il n’y a pas de rênes allemandes, pas d’embouchures aussi dures, pas d’éperons ? Or, nos destins sont liés.

* Ses idées ont récemment été publiées dans The Telegraph.

L’étude complète (et extrêmement bien argumentée) est disponible ici (en anglais).

Petit point de vocabulaire : les courses hippiques peuvent se dérouler tant qu’elles ont l’approbation du public ; c’est ce que l’on appelle la « licence sociale », l’autorisation morale du grand public. Comme le disait Natalie Waran, présidente de la Commission indépendante pour l’éthique et le bien-être équin pour la Fédération équestre internationale (F.E.I.) : « Tant qu’un secteur dispose d’une licence sociale, il peut s’autoréguler. […] Un jour, des événements peuvent se produire et il faudra éviter que le « point de bascule » ne naisse en même temps. Vous ne pouvez pas savoir à l’avance quel sera le point de bascule en question. Mais il sera alors trop tard. »

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