mardi 18 juin 2024
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Le croisement qui a donné Ace Impact, une martingale ?

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Le croisement qui a donné Ace Impact, une martingale ?

« Ace Impact tient comme un cheval de tenue et il accélère comme un cheval doté des fibres musculaires d’un sujet de vitesse. C’est très impressionnant », nous a confié l’un des plus grands spécialistes de l’élevage dans le monde, Alan Porter. Mais cela a-t-il un lien avec le fait que le gagnant de l’Arc 2023 a un inbreeding sur Allegretta, mère d’Urban Sea, grand-mère de Galileo et de Sea the Stars. Et pourquoi, au fait, voit-on de plus en plus de chevaux avec cet inbreeding ? Sans oublier la question qui tue : ce type de croisement est-il efficace ?

Par Adrien Cugnasse

ac@jourdegalop.com

Chez Ace Impact (Cracksman), l’angle d’attaque de tous les passionnés de pedigree saute aux yeux : il a deux fois Allegretta (Lombard) dans son pedigree. Le troisième de l’Arc Onesto (Frankel) a deux fois Urban Sea (la fille d’Allegretta) à trois générations. Et Torquator Tasso (Adlerflug), gagnant de l’Arc il y a deux ans, a deux fois Anatevka (la mère d’Allegretta)… N’en jetez plus ! Vous avez trouvé la pierre philosophale ! Sauf que cette supposée martingale est peut-être plutôt une heuristique de jugement, un de ces raccourcis cognitifs qui nous permettent de simplifier une situation afin de prendre des décisions plus rapidement – et nous conduisent parfois à des erreurs faute d’interroger les évidences.

Pas d’influence à l’échelle d’une population

Qu’en est-il dans le cas qui nous intéresse ? Il est statistiquement prouvé que la consanguinité – si elle est proche – fait diminuer la probabilité d’avoir un cheval qui va aux courses. Mais quid des inbreedings sur les grandes poulinières, que l’on appelle le “Rasmussen Factor” ? Augmentent-ils la probabilité d’avoir un très bon cheval ?

Frank Mitchell a analysé le catalogue de Keeneland pendant plusieurs années afin de déterminer si les poulains avec ce type de consanguinité faisaient mieux que la moyenne. Après avoir suivi la carrière de milliers de chevaux, sa réponse est non : « Les propriétaires des meilleures juments consacrent beaucoup de temps, de réflexion et d’efforts à leur plan de croisements. Certains considèrent que le Rasmussen Factor n’est pas décisif et je suis d’accord avec eux sur ce point. Ces éleveurs ne le recherchent pas, mais ils ne l’évitent pas non plus. Les propriétaires de juments d’un niveau inférieur peuvent être tentés par le Rasmussen Factor – un peu par désespoir – probablement au détriment de facteurs plus importants, comme les qualités physiques des pères et mères concernés. Si vous accordez plus d’importance au papier qu’aux qualités physiques, vous prenez le risque d’avoir des résultats inférieurs à la moyenne… »

En fait, il y a deux types d’inbreeding sur les femelles

Alan Porter a réalisé le croisement de deux gagnants de Gr1 dimanche à Longchamp. Mais le secret professionnel nous empêche de vous révéler lesquels ! Lorsque nous avons échangé avec lui au téléphone lundi, ce spécialiste de renommée  nous a confié ne pas croire au Rasmussen Factor « en tant que tel. Une étude statistique a été réalisée sur l’inbreeding à grande échelle sur une poulinière majeure comme La Troienne (Teddy). Et sur un échantillon très large, cet inbreeding n’avait pas d’effet particulier. Sauf dans le cas des descendants de La Troienne par la voie femelle [comme Armande en ce qui concerne Allegretta, ndlr]. Et pour cause, l’ADN mitochondrial se transmet par la mère. Mais pas dans les autres cas [comme celui d’Ace Impact en ce qui concerne Allegretta, ndlr], où la jument qui représente l’ancêtre commun est dispersée ailleurs dans le pedigree. »

À présent, j’espère que mes professeurs d’université ne liront pas les lignes qui suivent car je vais me lancer dans une simplification barbare afin de clarifier un peu les propos d’Alan Porter !

Galileo (petit-fils d’Allegretta)

Frankel

Kind

Cracksman

Pivotal

Rhadegunda

St Radegund

ACE IMPACT (M3)

Anabaa

Anabaa Blue

Allez Les Trois (fille d’Allegretta)

Absolutly Me

Diesis

Tadawul

Barakat

Green Desert

Cape Cross

Park Appeal

Sea the Stars

Miswaki

Urban Sea

Allegretta

ARMANDE (F10)

Highest Honor

Verglas

Rahaam

Alpine Snow

Diesis

Altruiste

Allegretta

Il y a deux types d’ADN

Dans les cellules – des humains comme des chevaux – deux types d’ADN cohabitent et fonctionnent ensemble. Il y a, d’une part, l’ADN nucléaire : présent en grande quantité et provenant à parts égales des deux géniteurs. Et d’autre part, il y a l’ADN mitochondrial : transmis uniquement par la mère et dont la quantité est moins importante. Bien que moins présent quantitativement parlant, cet ADN mitochondrial a une influence qui peut être décisive sur le produit à naître. Le travail d’Alan Porter consiste à trouver quel type d’ADN mitochondrial fonctionne le mieux avec un type donné d’ADN nucléaire. De ce point de vue, le postulat est que l’inbreeding qui a donné Ace Impact n’a pas une probabilité supérieure à la moyenne de donner un bon cheval. Contrairement à celui d’Armande par exemple. Alan Porter explique : « Par le passé, lorsque Leon Rasmussen a publié au sujet de cet inbreeding – auquel il a donné son nom –, il ne pouvait pas savoir que l’ADN mitochondrial des cellules se transmettait par la voie femelle. Dans les croisements, le but est d’avoir un individu qui a hérité de l’ADN mitochondrial qui interagit le mieux avec son adn nucléaire. » Si vous voulez en savoir plus sur ces questions, je vous suggère de lire ces deux articles :

D’une manière plus générale, sur le pedigree d’Ace Impact, Alan Porter conclut : « Il y a une chose qui attire mon attention dans le pedigree d’Ace Impact : ses deux grands-pères – Galileo et Anabaa Blue – sont issus du même croisement, c’est-à-dire Northern Dancer sur Allegretta. De même, on trouve Anabaa et Pivotal, deux chevaux très “vite” en piste mais dont la descendance était capable d’aller sur plus long. À l’image de son père, Cracksman, Ace Impact tient comme un cheval de tenue, avec sa grande action et il accélère comme un cheval avec les fibres musculaires d’un sujet de vitesse. C’est très impressionnant. »

Alors pourquoi Allegretta se propage-t-elle aussi vite dans les pedigrees ?

En 2023, si on vous donne pour objectif de réaliser un croisement outcross avec un étalon de tenue en pleine réussite… vous vous retrouvez au cœur d’un véritable jeu d’évitement qui est vraiment très difficile. Par exemple, pour une jument ayant Galileo (Sadler’s Wells) dans son papier, il n’est pas si simple de trouver un étalon de tenue sans le sang de cet étalon. Et si vous rayez ceux qui n’ont pas de bonnes statistiques, ceux dont le marché ne veut pas, ceux qui ne conviennent pas physiquement et ceux qui sont au-delà de votre budget… une fois sur deux, vous n’avez plus aucun nom sur votre liste ! Il faut donc faire une concession et ce coup de canif dans le contrat initial est bien souvent l’inbreeding que vous cherchiez à éviter au départ. 

Aujourd’hui, en plat, on donne leur chance au haras à de moins en moins d’étalons de tenue. Et moins vous testez de sires, plus vous réduisez la diversité génétique dans ce créneau. Les conséquences sont très visibles : ces dernières années en Europe, seulement deux étalons ayant gagné un Gr1 sur 2.400m ont sailli à 150.000 € ou plus : Galileo et Sea the Stars (Cape Cross). À grands traits, on peut dire que l’apport tenue repose sur les épaules de ces deux frères utérins (et petit-fils d’Allegretta), mais aussi sur celles de leurs fils et de leurs filles. Il y a beaucoup plus de concurrence et donc de diversité de courant de sang parmi les étalons leaders ayant fait carrière sur les distances intermédiaires (Dubawi, Lope de Vega, Kingman…) ou à 2ans (Dark Angel, Siyouni, No Nay Never, Wootton Bassett, Mehmas…). Là encore ce n’est pas une surprise. Étant donné qu’on en essaye beaucoup plus sur le marché du plat, les chevaux de distances intermédiaires ou “vite” sont plus nombreux à réussir. Et bien souvent, lorsque ces derniers produisent un très bon cheval de 2.400m, un élément fort de tenue n’est pas loin dans le pedigree. Comme par exemple Galileo en père de mère !

Europe = tenue

Or, en Europe, le programme de course reste avant tout axé sur la tenue. En France, par exemple, la moitié des courses black types sont sur 2.000m et plus. Galileo, Sea the Stars et leurs descendants ont donc un boulevard devant eux, avec un maximum d’opportunités au niveau du programme qui donne accès au caractère gras… et beaucoup moins de concurrence que les sires qui officient “sur plus court”. 

De ce point de vue, ce n’est pas exactement une surprise de voir les deux petits-fils d’Allegretta littéralement envahir les pedigrees des grandes courses de tenue : sur 2.400m et plus, ils sont désormais un peu seuls au monde. Lorsque nous évoquons cette théorie, Alan Porter réagit : « Je suis d’accord. De nos jours, chez les chevaux de 2.400m, seules les superstars sont essayées correctement au haras en plat. Et dans le même temps, en particulier en Angleterre et en Irlande, beaucoup d’étalons de “cheap speed”, qui n’ont pas le niveau des Gr1, se retrouvent à saillir un nombre de juments significatif. »

Mais pour les grandes courses de tenue… il faut aussi de la vitesse !

Si les descendants d’Allegretta apportent la tenue nécessaire pour les épreuves de distance, ils ont souvent besoin également d’un apport de vitesse et de précocité pour fonctionner. De manière contre-intuitive, pour tenir au meilleur niveau, il faut aussi de la vitesse “pas trop loin” dans le pedigree. Et c’est un peu le dénominateur commun de beaucoup de gagnants d’Arc de ces dernières années qui ont au moins une miler, un cheval de vitesse ou bon 2ans dans les deux premières générations (comme Torquator Tasso, Waldgeist, Found, Golden Horn, Trêve…)

La mère d’Ace Impact, Absolutly Me (Anabaa Blue), est gagnante de deux courses à conditions à 2ans et à 3ans sur 1.600m. Elle s’est classée deuxième de la Berenberg Bank Cup (L, 1.800m) et troisième du Prix des Sablonnets (L, 1.600m). Absolutly Me est une fille d’Anabaa Blue (Anabaa), un étalon qui n’a pas réussi au haras (et terminé sa carrière en Hongrie). Clin d’œil du destin, le meilleur produit d’Anabaa Blue fut Spirit One (Anabaa Blue), premier très bon cheval de la famille Chehboub (aujourd’hui copropriétaire d’Ace Impact). Dans le pedigree du gagnant de l’Arc 2023, on a donc trois vecteurs de potentiels de tenue : son père , Cracksman (il a gagné trois Groupes sur 2.400m), son père de mère Anabaa Blue (Jockey Club sur 2.400m) et son père de père de père, Frankel, qui n’a jamais couru au-delà de 2.000m mais qui (comme beaucoup de fils de Galileo) est capable de léguer plus de tenue qu’il n’en avait lui-même en piste. Cet Arc 2023, test de tenue s’il en est, a d’ailleurs été marqué par la forte présence de Frankel, le père de père d’Ace Impact. Il est aussi le père du deuxième (Westover) et du troisième (Onesto). Mais Frankel, dont la tenue a toujours été un sujet de doute, a de la vitesse du côté de sa mère. Et dimanche, il a tout de même été capable de donner, avec Kelina (Frankel), le gagnant du Qatar Prix de la Forêt (Gr1) sur 1.400m donc. C’est tout à fait impressionnant. 

D’où vient la famille d’Ace Impact ?

L’origine est arrivée en France lorsqu’Éric Puerari a acheté la deuxième mère, sur suggestion d’Angus Gold. Cette Tadawul (Diesis) en provenance de l’effectif de Shadwell descend d’une vieille souche française, celle de La Grelee (Helicon), célèbre jument du haras du Mesnil qui a essaimé un peu partout en Europe (Ouija Board, Australia, Ibn Bey…). Tadawul a fait tomber le marteau à (seulement) 34.000 Gns lors de la vente de décembre à Newmarket. Éric Puerari se souvient : « Tadawul était jolie et très féminine, mais manquant un peu de force, tout en montrant une certaine qualité. Elle était très signée par son père, Diesis (Sharpen Up), dont elle avait hérité des jarrets un peu coudés. Elle nous a donné plusieurs bons produits, dont Mrs Nobody (Footstepsinthesand) qui a gagné huit courses, et bien sûr Absolutly Me qui est black type. Jamais je n’aurais imaginé que Tadawul deviendrait la deuxième mère d’un cheval aussi exceptionnel qu’Ace Impact. Cela fait plaisir, sur le plan intellectuel, de voir qu’Absolutly Me a réussi au haras. »

Nous aurions tous pu acheter Absolutly Me…

« Absolutly Me a tout d’abord été vendue à un nouveau client de Myriam Bollack-Badel. Mais cette personne s’est finalement ravisée et la pouliche est passée chez Osarus où Henri-Alex Pantall l’a acquis, moyennant 16.500 €, pour les époux Spanner, soit les éleveurs d’Ace Impact. Black type à 2ans, elle a ensuite confirmé à 3ans. C’est important de montrer de la qualité en débutant comme ce fut le cas pour Absolutly Me. Certains haras réussissent très bien avec des juments sans performance mais qui sont sœurs de bons chevaux. Personnellement, je suis plus sensible aux pouliches ayant dévoilé de la qualité en course et surtout une certaine longévité. La difficulté, c’est en effet de produire des chevaux qui tiennent le coup.  » Absolutly Me est une fille du très décevant Anabaa Blue et Éric Puerari réagit  : « S’il y a une constante, c’est le fait que très peu d’étalons réussissent. Nous avons en France quelques étalons améliorateurs. Je pense à Galiway (Galileo) et à Zarak (Dubawi). Mais c’est très difficile d’obtenir ce type de reproducteur. Il faut en essayer beaucoup. » Absolutly Me, sauf surprise, ne devrait pas devenir la nouvelle Allegretta. Mais il est étonnant de constater leurs points communs : deux black types (sans être des championnes) issues d’étalons décevants (Anabaa Blue et Lombard).

… Mais nous aurions presque tous pu acheter Allegretta aussi !

« J’ai un souvenir assez précis du jour où Michel Henochsberg a acheté Allegretta (Lombard). C’est quelqu’un qui aime creuser les catalogues et il l’a trouvée dans la dernière partie de la vente Keeneland. Elle avait le numéro 1620 ! À ce stade de la vente, tous les acheteurs internationaux sont partis et il ne reste que des chevaux très locaux. Après une deuxième place dans les Oaks Trial Stakes (Gr3), Allegretta avait été exportée aux États-Unis où elle n’a rien fait en course. Avec son pedigree allemand, elle était un peu anachronique dans cette fin de vente américaine. Michel Henochsberg a su voir en elle une placée de préparatoire classique issue d’une grande souche du Gestüt Schlenderhan. Et il l’a acquise seulement 55.000 $. Allegretta, elle-même, était inbred sur Aster (Oleander), sa cinquième mère. Cette Aster était la mère de la championne Asterblüte (Pharis) qui avait écrasé les mâles dans le Derby allemand. Dotée d’un pedigree très outcross, Allegretta avait une tête ravissante, un corps assez long, une belle épaule, de la profondeur. Mais pas beaucoup de dos. Les premiers croisements, avec des étalons moyens, n’ont pas été très bons. Mais tout a changé avec Miswaki (Mr Prospector) pour donner Urban Sea. Michel Henochsberg a été capable de trouver plusieurs très grandes poulinières pour de petites sommes, à l’image de Femina (Le Haar) et Djallybrook (Djakao). »

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