jeudi 20 juin 2024
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En Irlande, la réussite des “FR” fait débat

En Irlande, la réussite des “FR” fait débat

Le 17 janvier, l’association des éleveurs irlandais a organisé une conférence sur les challenges que la filière d’obstacle locale va devoir relever dans un avenir proche. Les échanges, vifs et passionnants, ont en grande partie porté sur la comparaison de la situation en France et en Irlande. La conférence a duré 2 h 30 devant une salle comble. En voici une synthèse.

Par Adrien Cugnasse

ac@jourdegalop.com

Le contexte. Les “FR” connaissent une réussite statistique assez folle sur les obstacles anglo-irlandais ces dernières années. Les nombreuses importations de “FR” affectent les éleveurs irlandais qui ont connu des ventes difficiles en 2023. Dans le même temps, deux étalons qui ont démarré leur carrière en France (Blue Brésil et Walk in the Park) dominent outrageusement le marché des foals. L’Irlande semble peiner à faire émerger de nouveaux étalons d’obstacle et continue à en acheter en France (comme Jeu St Éloi récemment). En Angleterre, les courses pour 3ans doivent faire face à une forte résistance des acteurs du monde de l’obstacle. En Irlande, comme le prouve la conférence du 17 janvier, les mentalités évoluent et on voit déjà les conséquences positives des point-to-points de 4ans sur la formation des futurs sauteurs.

Le panel. Anthony Bromley (courtier, Highflyer Bloodstock), Walter Connors (vétérinaire et consignor), Bertrand le Métayer (BLM, courtier et racing manager), Peter Molony (Goffs Ireland, Rathmore Stud), Charles O’Neill (Irish Thoroughbred Marketing) et Richard Pugh (Tattersalls Ireland).

Pour retrouver la conférence “Jumping into the future – The Challenges facing Irish National Hunt Breeding” en intégralité sur Youtube, cliquez ici

Cet événement était organisé par l’Irish Thoroughbred Breeders’ Association (Itba).

Les conséquences de l’importation des “FR” sur le marché irlandais

Richard Pugh : « Sur les 12 derniers mois, 30 chevaux ont gagné au niveau Gr1 en Irlande. Et 20 étaient français de naissance… »

Charles O’Neill : « En l’espace de 10 ans, dans nos catalogues, nous sommes passés de 10 % de “FR” à 22 %. Et cela vient du fait que les pinhookers viennent se fournir en foals en France.

J’ai regardé l’évolution du nombre de pinhookers qui ont acheté des foals aux ventes de Fairyhouse entre 2014 et 2023. On est passé de 490 à 310 acheteurs individuels. Nous devons réussir à faire revenir plus d’acheteurs sur le marché irlandais. Cette année, il y avait plus de jeunes pinhookers à la vente de foals de plat qu’à celle d’obstacle. Si les ventes de stores se déroulent un an plus tôt dans la vie d’un sauteur, je pense que cela devrait permettre d’attirer plus de jeunes dans ce commerce. Les ventes de stores de 2ans permettent d’avoir les chevaux en course à 3ans. Et cela doit pouvoir apporter un nouveau souffle qui va, in fine, aider les vendeurs de foals. »

Bertrand Le Métayer : « L’obstacle est une discipline internationale désormais. Ce qui se passe en Irlande a des conséquences en France. L’importation massive de “FR” impacte la production des éleveurs irlandais : pourquoi élever quand vous pouvez acheter des foals en France ? La cote des “FR” dans les ventes irlandaises leur crée mécaniquement une publicité. Mais cela a aussi des conséquences sur nos courses qui sont désormais moins solides qu’auparavant. »

Le testage des juments en course

Anthony Bromley : « Il y a trop de mères inédites dans les catalogues de vente en Irlande. Lorsque vous demandez au vendeur, il vous dira “Je voulais garder l’origine”. En fait la pouliche avait des problèmes respiratoires… »

Peter Molony : « Une des grandes forces de la France, c’est la diversité de son parc d’étalons. L’autre force, c’est la qualité de la jumenterie qui a été forgée par un formidable programme pour femelles. Les Français élèvent à partir de juments saines qui ont fait leurs preuves en course. En Irlande, trop de gens ont élevé à partir de femelles invendables. Ce n’est pas un hasard si, en Irlande, on commence à voir la réussite en obstacle des produits d’anciennes bonnes juments de course… depuis que nous leur avons créé un véritable programme. »

L’étalonnage

Anthony Bromley : « En France, beaucoup d’étalons ont montré patte blanche à Auteuil en terrain souple à 3ans. Quand vous avez de l’aptitude à l’obstacle des deux côtés du pedigree, cela met beaucoup de probabilités de votre côté. Certains de ces jeunes étalons d’obstacle vont réussir. D’autres non. Cette génétique n’arrive en Irlande que bien plus tard, lorsque quelques-uns de ces étalons sont achetés après avoir réussi en France. Cela n’a rien de nouveau. Souvenez-vous de Roselier (Misti) – né en France – qui avait gagné l’équivalent d’un Gr1 à Auteuil. C’était un sauteur, avec beaucoup de tenue… et au haras en Irlande, il a donné des sauteurs, avec de la tenue ! Ses produits étaient sains, sans problèmes respiratoires. Nous avions cet exemple devant les yeux… et nous avons détourné le regard. »

Bertrand Le Métayer : « Le fait d’avoir des étalons venus du plat et d’autres de l’obstacle permet d’avoir, en France, une réelle diversité en matière de courants de sang. La question, désormais, est également d’éviter d’élever des diesels en allant trop loin dans l’utilisation des étalons ayant couru en obstacle. Il faut parfois savoir injecter de la classe de plat dans un élevage de sauteurs. Historiquement, dans les campagnes de France, l’éleveur de Bourgogne ne prenait pas son camion pour aller à Saint des Saints (Cadoudal) en Normandie. En priorité, il va essayer de donner sa chance à un étalon de Cercy-la-Tour. Parfois ça marche. Parfois cela ne marche pas. Et cela n’empêche pas l’éleveur qui a gagné un peu d’argent de prendre son camion pour aller à Saint des Saints. Il y a une part de chance dans la réussite de l’étalonnage français. Denham Red (Pampabird), que vous avez mentionné plusieurs fois, a produit de bons chevaux avec une jumenterie locale. Et il y a des raisons pratiques et géographiques à la structuration régionale de l’élevage français. Je pense qu’en moyenne, l’éleveur irlandais est plus “homme de cheval” que son équivalent français. Mais vous avez par contre moins de bon sens que nous ! (rires de l’audience) Cela étant dit, on voit aussi en France que la polarisation du marché est en train d’émerger sur quelques étalons. En allant aux courses plus tôt grâce au système, on peut arrêter les dégâts deux ans avant si un étalon ou une poulinière ne répond pas aux attentes. Je pense que la longueur du cycle crée beaucoup de déperdition en matière de sélection en Irlande. »

Anthony Bromley : « Les ventes de foals marchent sur la tête. Le marché – où le nombre d’acheteurs s’est réduit – est obsédé par une poignée d’étalons. Lors des ventes de stores, l’équipe d’Highflyer regarde tous les stores. Et nos clients n’ont pas le budget pour un Blue Brésil ou un Walk in the Park. Il faut ouvrir chaque porte et se faire une idée. Je n’aurais jamais cru acheter un Leading Light (Montjeu). Et pourtant, l’an dernier, j’en ai acheté un qui est invaincu dans les point-to-points. Il faut faire preuve d’ouverture d’esprit et être capable d’acheter les produits d’étalons moins cotés… s’ils ressemblent à des chevaux de course. »

Richard Pugh : « Les éleveurs irlandais n’ont d’autres options que d’être commerciaux. La question n’est pas, “voici l’étalon qui convient à ma jument” mais plutôt “voici l’étalon qu’il faut utiliser pour vendre le foal”. Le marché est polarisé sur une poignée de sires. Ce qui est facilité par le fait que l’Irlande est un petit pays où le temps de trajet pour faire saillir est rarement long. Or les résultats au niveau Gr1 montrent une bien plus grande diversité en matière de pères. »

Raccourcir le cycle, comme en France

Peter Molony : « En allant aux courses plus tôt, l’éleveur a une plus grande chance d’être récompensé par la réussite de sa production en piste. »

Bertrand Le Métayer : « Je me souviens il y a 25 ans, alors que j’étais stagiaire chez Tattersalls, d’avoir été surpris par le fait de voir des stores de 4ans “aux longues rênes” [et donc non débourrés, ndlr]. J’étais revenu au bureau en pensant qu’il y avait une erreur au catalogue. L’obstacle, c’est un sport de combat. C’est dur et il faut tenir la distance. Un athlète ne peut pas commencer un tel sport à 25 ans. Je pense que la manière dont les chevaux sont préparés en France [pour viser le programme de 3ans et de 4ans, ndlr] fait la différence [alors qu’outre-Manche les sauteurs débutent leur carrière beaucoup plus tard, ndlr].

Quelqu’un a-t-il une raison valable de ne pas vouloir offrir la possibilité aux 3ans de courir en obstacle ? Les statistiques prouvent que plus un cheval va tôt aux courses, meilleur il sera mais aussi plus solide il sera. » À cette occasion, Bertrand Le Métayer cite l’article de Bryan Mayoh publié dans notre supplément obstacle que vous pouvez retrouver en cliquant ici.

Anthony Bromley : « Les point-to-points irlandais, en courant des 4ans tôt dans l’année, se rapprochent progressivement du système français. En France, on court des 3ans et des 4ans à Auteuil depuis 150 ans. C’est la base de la sélection de la jumenterie française. À 3ans, en France, on saute des obstacles en terrain souple. Les pouliches qui sont capables de cela sont des véritables sauteuses. Les grandes origines d’obstacles irlandaises ont besoin qu’on les attende jusqu’à 7ans ou 8ans. Mais cela ne correspond plus à l’économie des courses modernes. L’entraînement coûte tellement cher désormais que plus personne ne peut attendre des années qu’un cheval arrive à maturité. Chaque système a ses qualités et ses faiblesses. Et le système français n’est pas parfait. Presque la moitié des allocations est réservée aux 3ans et 4ans. Et parfois, en France, on est trop dur avec les jeunes chevaux. Ce qui peut se retourner contre le système français. »

Richard Pugh : « Je défends de longue date les point-to-points de 4ans. Certains disent qu’on peut abîmer un cheval en le poussant trop à cet âge. C’est vrai. Mais on peut tout aussi bien “trop pousser” un 5ans, un 7ans ou un cheval de 10ans. L’avantage de raccourcir le cycle, c’est qu’on se fait une idée plus tôt sur la qualité des mères et des étalons. Dans le système actuel, si un étalon produit mal, nous nous en rendons compte avec quatre ou cinq années de retard. Les statistiques publiées dans l’article de Bryan Mayoh prouvent que les jeunes chevaux qui débutent tôt sont aussi ceux qui durent le plus longtemps. »

Richard Pugh : « Il y a un an d’écart dans le cycle du cheval d’obstacle entre la France et l’Irlande. En France, 60 % des chevaux français ont gagné avant la fin de leur année de 3ans. Et 63 % des irlandais ont gagné avant la fin de leur année de 4ans. Cela fait trop longtemps que nous parlons de changer les choses en Irlande. Maintenant, il faut passer à l’action. »

D’autres pistes

Peter Molony : « Beaucoup de gens pensent que c’est la manière d’élever et de préparer les sauteurs en France qui fait la différence. Je n’en suis pas convaincu. Beaucoup de “FR” ont été formés en Irlande dans les point-to-points avec une grande réussite. C’est le cas d’Envoi Allen (Muhtathir) ou de Gerri Colombe (Saddler Maker). »

Peter Molony : « Nos jeunes chevaux irlandais sont trop “gras”. On ne voit jamais un store, un foal ou un yearling en surpoids en France. Ils sont “fits” et athlétiques. »

Bertrand Le Métayer : « Le programme français est très sélectif, avec neuf Grs1, contre 40 en Angleterre. »

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