vendredi 14 juin 2024
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John Gosden, rencontre avec une légende

Par Anne-Louise Echevin

ale@jourdegalop.com

L’époque où la presse britannique titrait Can Gosden train ? – « Gosden sait-il entraîner ? » – est loin, bien loin… L’entraîneur de Clarehaven Stables, à Newmarket, s’est imposé comme l’une des références de sa profession, connu et respecté dans le monde entier. Ces dernières années, il a géré de main de maître la carrière de chevaux comme Enable, Golden Horn, Cracksman, Stradivarius, Palace Pier… La liste est longue ! Son duo avec Frankie Dettori a rythmé les dernières saisons de plat, cette alliance et cette amitié de deux hommes si différents – et pas que par la taille ! L’exubérance à l’italienne, le flegme à la britannique. John Gosden n’hésite pas à parler de sujets variés sur les courses, leur évolution, leurs défis, leur avenir. Le regard est parfois critique, mais toujours mesuré et détaillé.

En 2023, le meilleur cheval au monde est japonais et la meilleure course du monde est japonaise. Ce pays a plus de chevaux affichant un rating de 115 (et plus) que la Grande-Bretagne. Les États-Unis poursuivent leur déclin. Assistons-nous à un tournant dans la hiérarchie internationale ?

John Gosden. – Quand j’étais jeune, je vous aurais dit : « Allez à l’Ouest ». Évidemment, j’ai commencé ma carrière d’entraîneur aux États-Unis. Désormais, je dirais : « Allez à l’Est ». Japon, Hongkong, Australie… L’équilibre des forces a changé. Les Japonais investissent depuis 35 ou 40 ans dans des étalons ou des juments dénichés à l’international, notamment sous l’impulsion de la famille Yoshida. Ils achètent des pouliches et des juments de Gr1 partout dans le monde et méritent pleinement désormais les résultats qu’ils obtiennent. Les enjeux sont bons, cela “tourne” bien avec le pari mutuel et donc les allocations sont fortes, là où nous avons le système des bookmakers. La J.R.A. effectue un excellent travail pour attirer du monde aux courses. Et, en plus de cela, la qualité des entraîneurs locaux a progressé. Avec Sunday Silence, puis Deep Impact, les Japonais ont eu une lignée d’étalons de premier plan. Ils ont la jumenterie. Leurs chevaux sont désormais très bien entraînés, particulièrement performants sur la distance et adeptes des pistes rapides… De notre côté, nous sommes désormais trop tournés vers la vitesse. Peut-être pas autant en France qu’en Grande-Bretagne et en Irlande… Il est important de garder la qualité de la race. Coolmore se distingue en continuant de cultiver la lignée de Sadler’s Wells, et en produisant surtout des chevaux de distances intermédiaires.

« Nous sommes désormais trop tournés vers la vitesse. »

Adayar, gagnant du Derby et des King George, a été envoyé directement à Darley Japan. Westover, lauréat de l’Irish Derby et du Grand Prix de Saint-Cloud, a été acheté par des investisseurs japonais et exporté, tout comme Hukum, un pur 2.400m. Un gagnant de Gr1 sur 2.400m, s’il reste en Europe, a tendance à se retrouver à saillir directement une jumenterie obstacle… Faisons-nous fausse route ?

C’est une tragédie. On a aussi vu un cheval comme Crystal Ocean (Sea the Stars), gagnant des Prince of Wales’s Stakes, intégrer directement le haras comme étalon d’obstacle ! Il y a trop de fascination pour le “cheap speed” en Europe. Le Japon nous donne une bonne leçon, à nous d’en tirer les enseignements.

Vous avez entraîné un champion comme Golden Horn, désormais étalon en obstacle malgré de bonnes statistiques en plat. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Anthony Oppenheimer, son propriétaire, pensait avoir élevé un futur miler mais Golden Horn tenait les 2.400m. Et il s’est avéré que ses produits avaient besoin de distance et de temps. Peut-être n’a-t-il finalement pas reçu la jumenterie qui lui aurait le mieux convenu. Mais le marché des étalons est ce qu’il est, tout change très rapidement. Nous ne prenons plus le temps de faire preuve de patience. Mais cela ne concerne pas que l’univers des courses : le monde est ainsi fait. Nous sommes à l’époque des réseaux sociaux, tout va vite, très vite, c’est comme cela.

« Nous ne prenons plus le temps de faire preuve de patience. »

Vous parliez de Coolmore, qui est la référence européenne concernant les chevaux de 2.400m. Les résultats à Epsom illustrent leur “obsession” du Derby winner. Le problème est que produire de tels chevaux coûte très cher. L’Europe a-t-elle encore un vivier de personnes suffisamment riches pour se le permettre ?

À l’époque, le rêve était d’élever un cheval de 2.400m, un cheval de Derby. Beaucoup de ces propriétaires nous ont quittés et les choses ont évolué. Désormais, on élève beaucoup plus pour les ventes que pour les courses, des chevaux capables de réaliser des sommes importantes sur un ring. Mais il faut rester optimiste. Il fut une époque où les meilleurs chevaux partaient directement au Kentucky pour leur carrière d’étalon puis nous avons vu apparaître de grands investisseurs du Moyen-Orient, qui ont créé en Europe de formidables haras et nous ont permis de conserver nos meilleurs chevaux. Nous avons donc pu attirer chez nous d’excellentes poulinières. Aujourd’hui, nous vendons beaucoup de chevaux vers l’Australie ou les États-Unis et il faut que nous réussissions à les conserver.

« On élève beaucoup plus pour les ventes que pour les courses. »

Shadwell compte d’excellents résultats mais a réduit la voilure après la disparition du cheikh Hamdan Al Maktoum, Juddmonte a restructuré après la disparition du prince Abdullah… Et le cheikh Mohammed Al Maktoum n’est pas éternel. On voit apparaître de nouveaux propriétaires, que ce soit du Qatar ou de l’Arabie saoudite, mais est-ce se mettre en danger que de compter sur quelques superpropriétaires ou superpuissances ?

Prenez la France. Je crois que, pour votre pays, la disparition de Jean-Luc Lagardère a été un coup dur. Le problème est que beaucoup de grands propriétaires ne rajeunissent pas. Or rien ne dit que leurs enfants seront suffisamment passionnés pour prendre la relève. Et même si c’est le cas, cela demande beaucoup de travail, beaucoup d’argent. Peuvent-ils assurer dans les mêmes proportions ? Donc oui, il existe une réelle inquiétude… Elle n’est pas nouvelle, nous en avons connu à la fin des années 1970 mais nous avons vu arriver tous ces propriétaires du Moyen-Orient. Je doute qu’un phénomène de cette ampleur puisse se répéter et nous ne pouvons pas assumer cela pour le futur.

Vous avez dit que la Grande-Bretagne ne devait pas devenir une pépinière pour le reste du monde. On pense à l’Australie, qui importe des chevaux de distance, mais aussi à Hongkong qui, avec le développement du centre de Conghua, va devoir remplir les boxes et importer. Le phénomène pourrait encore s’amplifier ?

J’ai dit cela, je le maintiens et le défi est de taille. C’est très important que nous ne devenions pas une pépinière pour le reste du monde ! Garder les grandes familles est essentiel. Les chevaux nés pour tenir se font de plus en plus rares sur les rings et il nous est difficile de les conserver.

Vous avez débuté votre carrière d’entraîneur aux États-Unis. Un tel pari serait-il encore envisageable avec l’état de l’Amérique des courses en 2024 ?

Je suis parti aux États-Unis en 1978 et j’ai commencé à entraîner en 1979. Il y avait une base de propriétaires très forte et, si vous souhaitiez avoir des boxes à Santa Anita, ce n’était pas possible car tout était complet. Les problèmes sont arrivés ensuite. Beaucoup de propriétaires sont morts. L’univers des courses aux États-Unis n’est plus le même. Plus récemment, ils ont été touchés par des accidents hautement médiatisés, comme à Santa Anita ou à Saratoga… Ici, nous avons certainement un entraînement plus naturel, on ne court pas sur des dirt sloppy. Les courses américaines sont peut-être l’opposé des courses à la française. On y fait 400m très vite en début de parcours et les chevaux finissent difficilement, ce qui n’est pas ce que je préfère. Tandis que, chez vous, on attend et on sprinte pour finir. C’est bien plus beau à voir !

« Les courses américaines sont peut-être l’opposé des courses à la française. »

Pourtant, on entend souvent, depuis l’étranger, que nos courses manquent de rythme et sont donc de “fausses courses”…

Oui, elles sont particulières. En Grande-Bretagne, et encore plus en Irlande, le rythme est élevé. Après une course préparatoire en France, Olivier Peslier m’avait dit qu’ils auraient pu mettre les stalles à l’entrée de la ligne droite, cela n’aurait pas changé grand-chose.

Que représente la France pour vous ?

J’ai toujours aimé les courses françaises ! Je suis venu pour la première fois en 1976, quand j’étais assistant de Noel Murless. Je suis revenu ensuite comme assistant de Vincent O’Brien avec un cheval nommé Alleged… J’étais très ami avec François Boutin, je me souviens de longs dîners en Californie en sa compagnie. Il venait avec des chevaux, m’en laissait quelques-uns… Il a beaucoup fait, je crois, pour les courses françaises, avec une vision très internationale. Et je connais un jockey nommé Frankie Dettori qui adore aussi les courses françaises ! Il a gagné son premier Groupe dans le pays en 1991 : le Prix Perth, avec ma pensionnaire Susurration. Croyez-moi, sur le trajet du retour, il ne pouvait plus s’arrêter de parler ! Vous avez des courses magnifiques, je trouve le style des jockeys français agréable à voir… Côté élevage, le parc étalon français a beaucoup progressé ces dernières années. Il faut réussir à conserver les chevaux de talent au haras. Les défis des courses françaises sont un peu similaires aux nôtres, il faut s’adresser à une population de plus en plus urbaine, qui connaît moins le cheval. Mais je trouve que la France s’en sort bien, alors que nous sommes trop tournés vers l’aspect pari et bookmakers. Vous avez de splendides hippodromes, dont Longchamp, qui est une piste vraiment difficile. Steve Cauthen me disait qu’il n’avait jamais réussi à la maîtriser…

« Longchamp est une piste vraiment difficile. Steve Cauthen me disait qu’il n’avait jamais réussi à la maîtriser. »

Dans un monde hippique où les voyages sont devenus si faciles, l’Europe des courses doit-elle se repenser ? France, Grande-Bretagne et Irlande – finalement de “petits pays” individuellement – sont-elles suffisamment alliées face à d’autres superpuissances ?

Nous avons en Europe de grands et beaux meetings et des rendez-vous organisés via le Pattern. Les Guinées, les Poules d’Essai, puis le Derby et les Oaks. Le Derby est souvent la veille du Jockey Club, ce qui est dommage… Sur le Jockey Club, je suis désolé de dire que, depuis le raccourcissement de la distance, il y a un problème autour des numéros de corde. Dès que vous êtes à l’extérieur, c’est fini ! Puis Royal Ascot, Goodwood et York. À l’automne, nous avons le week-end des Irish Champion Stakes, puis celui de l’Arc et, depuis quelques années, le British Champions Day qui arrive vite, avant la Breeders’ Cup, qui arrive trop vite dans la foulée, et Hongkong, le Japon, l’Australie…

Le problème est qu’il est impossible de tout faire et il n’y a tout simplement pas assez de chevaux ayant le niveau nécessaire pour contenter une telle offre. On ne peut pas suivre un plan similaire à la Formule 1, comme cela avait été évoqué. Déjà, les meilleurs éléments de dirt ne peuvent pas affronter ceux de gazon. Ensuite, les chevaux sont des athlètes, pas des machines. Ils ne peuvent pas “tout courir” et, s’il y a un problème, on ne peut pas changer une pièce comme sur une voiture et repartir à l’attaque quinze jours plus tard. Les chevaux ayant la qualité pour ces grands rendez-vous sont rares. Désormais, nous avons également les grandes courses figurant au Moyen-Orient au cours de l’hiver. La région ne cesse de prendre de l’ampleur.

« Il n’y a tout simplement pas assez de chevaux ayant le niveau nécessaire pour contenter une telle offre. »

En plus de Dubaï, il y a désormais la Saudi Cup et, dans une certaine mesure, le Qatar, même si ce sont des Groupes locaux. Les allocations sont énormes. Si on court en février en Arabie saoudite, en mars à Dubaï, il faudra bien faire l’impasse sur de grands rendez-vous européens. Est-ce trop ? Nous avons une coordination du Pattern en Europe mais en faut-il une à l’international ?

C’est un challenge. Il fut une époque où l’entraînement était à l’arrêt durant l’hiver. Mais, pour aller courir fin février à Riyad, il faut être au travail en janvier. Il faut faire très attention. Concernant un Pattern… Nous n’avons toujours pas reçu le Pattern européen pour cette année, il n’est pas encore publié ! On ignore donc toujours, à ce stade, les dates exactes des grands meetings afin de planifier la saison.

Depuis la France, la Grande-Bretagne des courses a l’air en souffrance. Les restrictions autour de la cravache par la British Horse Racing Authority ont créé beaucoup de tension, par exemple…

Déjà, le terme de cravache [whip, ndlr] n’est pas bon. Je ne doute pas que l’on puisse parler de cravache en course dans une époque ancienne mais elles sont désormais en mousse. Les Américains utilisent le terme de riding crop, qui me paraît plus juste. Le but d’une cravache n’est pas de faire mal au cheval. C’est une histoire de perception mais, encore une fois, c’est le monde dans lequel on vit… Je pense qu’il est indispensable pour les jockeys d’avoir une riding crop, reste à bien l’utiliser. Le but n’est pas d’y aller à tour de bras. En France, on l’utilise de façon plutôt esthétique, sans partir de trop haut. Pour l’anecdote, je suis allé voir un concours de CSO aux États-Unis… Les cavaliers étaient munis des cravaches les plus longues que j’ai jamais vues et, quand vous les utilisez, cela doit “piquer”. Ils avaient tous des éperons, cela m’a marqué aussi.

L’autre grand sujet est les “vérifications de solvabilité”, à la demande du gouvernement, pour lutter contre les dangers de l’addiction. Cela implique de fournir des données personnelles aux bookmakers, lesquels peuvent bloquer des comptes. Tout part d’une bonne intention mais le système possède des effets pervers et les courses britanniques s’inquiètent, à raison. Sera-t-il possible de renverser la situation sur le sujet ?

Nous avons des défis devant nous sur le sujet. Les bookmakers font beaucoup de promotions sur d’autres formes de paris que le pari hippique. Ce sont plus des jeux de hasard, qui s’apparentent à ce que l’on peut trouver au casino. Sauf que, désormais, tout est accessible sur smartphone. On se balade donc potentiellement avec un casino dans la poche ! C’est dangereux. Le pari hippique est différent dans le sens où il demande tout de même plus de réflexion. Connaître les chevaux, savoir analyser le terrain, etc. Sur ce plan du jeu, tout le monde a ses propres défis. Demandez à Hongkong, par exemple, qui se bat contre les paris illégaux.

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